Je suis ingénieur. Quand quelqu’un m’a parlé pour la première fois des intérêts composés, j’ai eu le réflexe de sortir une feuille de calcul. Et ce que j’ai trouvé ce soir-là m’a surpris, moi qui pensais pourtant avoir une intuition assez juste pour les mathématiques financières.
Le résultat est là, en cellule G18 : dix ans de retard au départ ne coûtent pas dix ans de rendements. Ils coûtent beaucoup plus que ça.
Qu’est-ce que les intérêts composés, et pourquoi la plupart des gens sous-estiment leur effet ?
Les intérêts composés, c’est le mécanisme par lequel vos gains génèrent eux-mêmes des gains. Vous investissez 1 000 €. Ils rapportent 70 € la première année (à 7 % de rendement). L’année suivante, vous avez 1 070 € qui travaillent, ce qui produit 74,90 €. L’année d’après, 1 144,90 € qui produisent 80,14 €. Et ainsi de suite.
Au bout de dix ans : vos 1 000 € initiaux sont devenus 1 967 €. Sans que vous ayez ajouté un centime. Les 967 € supplémentaires ne viennent pas de vos versements. Ils viennent du rendement sur le rendement.
Ce mécanisme paraît modeste sur cinq ans. Il devient spectaculaire sur vingt, trente, quarante ans. C’est là que l’intuition humaine déraille : notre cerveau raisonne de façon linéaire, et les intérêts composés sont exponentiels.
Combien coûte concrètement un retard de dix ans au démarrage ?
Comparons deux profils.
Sophie commence à investir à 25 ans. Elle verse 200 € par mois sur un ETF indiciel, avec un rendement annuel moyen de 7 %. Elle continue jusqu’à 65 ans, soit quarante ans d’investissement.
Thomas attend d’avoir « mieux cerné ses finances ». Il commence à 35 ans, avec les mêmes 200 € par mois, le même ETF, le même rendement. Il investit trente ans jusqu’à 65 ans.
À 65 ans, voici ce que leurs portefeuilles respectifs affichent approximativement :
Sophie : environ 525 000 € Thomas : environ 243 000 €
Thomas a investi 72 000 € au total (200 € × 12 mois × 30 ans). Sophie a investi 96 000 € (200 € × 12 × 40 ans). L’écart de versements entre les deux est de 24 000 €. L’écart de capital final est de 282 000 €.
Ces 24 000 € de contributions supplémentaires ont généré 282 000 € de capital additionnel. Ce n’est pas de la magie. C’est dix ans de plus pendant lesquels les intérêts ont eu le temps de s’auto-alimenter.
Pourquoi « attendre d’avoir plus d’argent pour commencer » est une des erreurs les plus coûteuses ?
La plupart des gens qui retardent leur investissement invoquent une raison pragmatique : ils n’ont pas encore assez d’argent pour que ça vaille le coup. L’argument paraît raisonnable. Il est trompeur.
Ce qui compte pour les intérêts composés, c’est le temps, pas le montant initial. Un investissement de 50 € par mois commencé à 25 ans sera presque toujours supérieur à un investissement de 150 € par mois commencé à 35 ans. Le retard a un coût que les versements plus élevés ne compensent qu’imparfaitement.
Chaque année de retard est une année que vous ne récupérerez jamais. Si vous avez 30 ans aujourd’hui et que vous attendez d’avoir 35 ans pour commencer, vous ne perdez pas cinq ans. Vous perdez la croissance exponentielle de cinq années de versements qui auraient eu trente ans de plus pour se multiplier.
J’aurais dû commencer à investir à 25 ans. Je ne l’ai pas fait. Ce n’est pas un drame : j’ai commencé, et c’est l’essentiel. Mais si j’avais compris à 25 ans ce que je comprends aujourd’hui, j’aurais agi différemment. C’est la raison pour laquelle je parle ouvertement de ces chiffres.
Que faire si on commence « tard » : est-il encore utile d’investir à 40 ou 50 ans ?
Oui, absolument. La logique des intérêts composés fonctionne à n’importe quel âge, sur n’importe quel horizon. Un investissement commencé à 45 ans avec un horizon de vingt ans aura moins d’effet multiplicateur que le même commencé à 25 ans, mais nettement plus que de ne rien faire.
Le même calcul avec Thomas, mais en commençant à 45 ans et investissant jusqu’à 65 ans (vingt ans), donne environ 104 000 € avec les mêmes 200 € par mois à 7 %. C’est moins que Sophie, mais c’est 104 000 € de plus qu’en laissant cet argent sur un Livret A à 3 % avec une inflation à 5 %.
L’ennemi de l’investissement n’est pas de commencer « tard ». C’est de ne pas commencer.
FAQ
Ces calculs supposent un rendement constant de 7 % : est-ce réaliste ?
7 % par an est une approximation du rendement historique annualisé d’un ETF sur le MSCI World sur de longues périodes, dividendes réinvestis, avant inflation et après les années de crise. Ce chiffre n’est pas garanti pour l’avenir. Les marchés peuvent traverser des périodes de sous-performance prolongées. Mais sur des horizons de vingt à quarante ans, les données disponibles montrent que ce niveau de rendement est un ordre de grandeur raisonnable, pas une promesse.
Faut-il investir davantage par mois si on commence tard, pour « rattraper » le retard ?
Partiellement, mais pas complètement. Si Thomas voulait atteindre les mêmes 525 000 € que Sophie en commençant à 35 ans (trente ans d’investissement), il devrait verser environ 430 € par mois au lieu de 200 €. Le rattrapage est possible, mais il coûte plus de deux fois l’effort mensuel. Le temps perdu ne se compense pas à égalité par de l’argent supplémentaire.
Ces calculs s’appliquent-ils de la même façon dans un PEA que dans une assurance vie ?
La mécanique des intérêts composés est identique dans les deux enveloppes. Ce qui diffère, c’est la fiscalité au moment du retrait. Dans un PEA après cinq ans, vous payez 17,2 % sur les gains. Dans une assurance vie après huit ans, un abattement annuel (4 600 € pour un célibataire) peut réduire voire annuler l’impôt sur une partie des gains selon votre niveau de retrait. Les deux enveloppes permettent à vos gains de se réinvestir sans imposition annuelle, ce qui préserve l’effet des intérêts composés pendant toute la période d’accumulation.